Le véhicule qui a causé l'accident a été calciné

Encore une crise de cohabitation dans l’ouest ivoirien. Cette fois-ci, c’est Bin-Houyé, à la lisière de la frontière du Libéria, qui écrit son nom sur la liste des localités ivoiriennes secouées par un affrontement inter-communautaire. Dans la nuit du dimanche 31 mars au lundi 1er avril, une rixe éclatait entre Dan et Malinké dans cette localité du département de Zouan-Hounien (région du Tonkpi). A l’origine, un accident de la circulation dans lequel un autochtone Dan trouvait( a trouvé) la mort. Comment cet incident a-t-il pu dégénérer et se muer en heurts inter-communautaires ? Pour cerner les contours de cette énième crise de cohabitation,notre équipe de reportage s’est rendue dans la(cette) ville, séparée du Libéria voisin- à 3 kilomètres - par le fleuve Nuon, d’une longueur de 300 mètres en période de crue. Dimanche 7 avril 2019, l’horloge affiche 9h07 quand le moto-taxià l’arrière duquel nous faisons le voyage de Zouan-Hounien à Bin-Houyé, marque l’arrêt à l’entrée de la ville. Là, en bordure de route, nous trouvons, réduit en épave, le véhicule qui a déclenché les violences. Il s’agit du camion-Kia immatriculé 2148A01. « Le chauffeur avait pris la fuite après l’accident à l’entrée de la sous-préfecture de Goulaleu. C’est ici qu’il a été rattrapé par les parents de la victime. (Ces derniers l’ont pris en chasse du village de Dohoupleu à Bin-Houyé, ndlr). Les gendarmes se sont interposés. Malgré l’arrestation du chauffeur pour tenter ainsi de calmer les manifestants, ils n’ont pas décoléré. Ils ont incendié le véhicule et blessé un gendarme », renseigne Ali Ouédraogo, manœuvre dans la rizière jouxtant le théâtre de la vendetta. Ce champ de riz est la propriété d’un autochtone Dan.Ce qui contraint certainement notre interlocuteur à ne plus lâcher un traître mot. Après ses premières confidences, en effet, il se braque même et nous éconduit tout en s’excusant.On finit par comprendre qu’il ne veut pas s’attirer la foudre de la communauté de son patron. Aussi poursuivons-nous notre randonnée pour arriver, une dizaine de minutes après, à la gare routière de la localité-frontalière, peuplée de 28.499 habitants (Rgph 2014, ndlr).

Des séquelles du conflit

Ici, tout est à l’arrêt. Les moto-taxis, dont le vrombissement des moteurs déchirait le silence des lieux, manquent à l’appel. Il en est de même pour les tricycles. Ces engins à trois roues motrices avec porte-bagages ne font plus, eux non plus leurs incessants va-et-vient. Au marché contigu, c’est le calme plat. Le centre d’affaires de la ville a cessé d’être un lieu animé. En lieu et place des biens marchants, on ne voit plus que des box vidés de leur contenu par les manifestants ; les magasins cassés et les étals brûlés. Boutiques, magasins, poissonneries, ateliers de couture, bijouteries artisanales…tout a été mis sens dessus dessous. Pis, vidés de son contenu, puis enflammés. Sur les lieux, on ne trouve plus qu’amas de briques noircies par les flammes et des bois de tables et d’étals de commerce réduits en cendre. Ce décor confirme que la vie, une semaine après les faits, n’a pas repris son cours normal. Plusieurs appels sont pourtant lancés pour restaurer la cohésion. Mais, sur le terrain, les choses n’ont pas bougé d’un iota. Bin-Houyé- arbre du bonheur en langue locale Dan - reste dans la hantise d’une autre vendetta. Celle des victimes de l’expédition punitive. De folles rumeurs circulent et affolent plus d’un. Aussi une ambiance de guerre froide plombe-t-elle la ville, en dépit des assurances données ici et là et des nombreux signes d’apaisement. Sur ce point, l’on peut relever principalement la tournée gouvernementale, qui s’est tenue le jeudi 5 avril 2019 et la visite de compassion et de pardon, effectuée 24 heures auparavant par les chefs des 54 villages des deux sous-préfectures (Bin-Houé et Goulaleu, ndlr) avec, en première ligne, le chef de canton Gon Lagbé et les 2 chefs centraux. Il s’agit de Mimpo Pierre (chef central de Bin-Houyé) et Doya Honoré (chef de Goulaleu). Mercredi 4 avril, en effet, les têtes couronnées Yacouba (Dan) allaient au-delà des mots. Ils remettaient 300.000 F Cfa à leurs alliés Malinké pour les rituels d’exorcisme du démon de la division et d’apaisement des aïeux ayant scellé le pacte séculaire de non-agression entre les deuyx communautés. Ici, tous en sont convaincus : le diable est passé par là. Et le récit des faits renforce cette conviction. De quoi s’agit ?

Film des violences

A en croire nos interlocuteurs dans les deux camps, dimanche 31 mars dernier, peu avant 17 h, le véhicule-Kia de transport des commerçantes du marché de campagne, communément appelé Lôgôdougouà Djamapleu, amorce le virage d’entrée du village Dohoupleu, peu après Goulaleu. A ce moment précis, un motocycliste, de retour de Bin-Houyé où il accompagné, comme à l’accoutumée chaque fin de week-end, ses deux enfants - élèves au collège de la ville -surgit. Il s’ensuit une collision. Sur le champ, l’autochtone Dan rend l’âme à l’entrée de son village (Dohoupleu). Les commerçantes à l’arrière du véhicule descendent pour ‘’s’affairer’’ (s’enquérir de la situation, ndlr). Elles n’ont pas le temps de remonter quand le chauffeur apeuré, démarre en trombe. Destination : brigade de gendarmerie de Zouan-Hounien. Objectif : éviter des représailles de la communauté du motocycliste décédé lors de l’accident. Lequel va déclencher des violences inter-communautaires. Pris en chasse par des jeunes motocyclistes autochtones, le chauffeur, dont nous taisons l’identité pour les nécessités de l’enquête en cours, est rattrapé peu après le poste de contrôle à la sortie de Bin-Houyé. Là, il se livre aux trois gendarmes déployés dans la ville. Quoiqu’en nombre réduit, les agents de la maréchaussée parviennent à l’exfiltrer et lui sauver ainsi la vie. Le ‘’gros poisson’’ leur ayant filé entre les doigts, c’est finalement sur le véhicule que les autochtones courroucés jettent leur dévolu. Ils l’aspergent d’essence avant de mettre le feu. Sur leur route, se dresse un gendarme. Dans sa vaine tentative de s’opposer, il se blesse. La foule en furie met alors le cap sur le domicile du propriétaire du camion, prénommé Bengaly. Alerté, il a juste le temps de prendre la poudre d’escampette. En son absence, les manifestants incendient 3 véhicules trouvés dans la cour. Puis, vident la résidence de tous les biens avant de mettre le feu. Ce ‘’butin’’ ne suffit pas à étancher leur soif de vengeance. Ils marchent alors sur le marché. Aussitôt dit, aussitôt fait. Tout bien supposé appartenir à des ‘’étrangers’’ subit leur courroux. Résultat, le marché de la ville part en fumée. Goulaleu n’échappe pas à la folie vengeresse. Plusieurs commerces sont attaqués dans ce village érigé en chef-lieu de sous-préfecture en 2014. Les commerçantes à bord du camion-Kia au moment des faits, ne sont pas épargnées, elles non plus. Elles voient leurs biens emportés. Les boutiques où personnes prises à partie trouvent refuge, en font aussi les frais : elles sont également vidées de leur contenu avant d’être incendiées.

Du discours de haine à l’acte

« J’étais au cœur de ces évènements qui ne sont pas fortuits. Notre communauté n’a pas été ciblée et attaquée par hasard. C’est la suite logique d’un discours de haine visant la communauté malinké depuis la crise de Zouan-Hounien au jour des faits. Nos frères Dan disaient qu’ils vont faire ici ce que leurs parents ont eu à faire à Zouan-Hounien. Et c’est ce qui s’est passé. Enfants, jeunes, femmes et hommes de ville et venus des villages alentours, fusils artisanaux et machettes et des couteaux en main, s’en sont pris à tout ce qui était censé appartenir à un malinké et/ou assimilé à un étranger. On est ensemble ici. On sait qui a dit quoi et qui a fait quoi sans être inquiété», s’agace Abdoulaye Touré, porte-parole des transporteurs, fustigeant le mutisme des chefs Dan au moment où des propos identitaires, sur fond de haine, étaient distillés dans la ville. « Une fois le véhicule incendié, ils disaient en langue locale Dan, allons chez Bengali (propriétaire, ndlr). Après avoir emporté les biens de ce dernier et incendié sa résidence et ses 3 voitures, ils lançaient l’assaut sur le marché. Ils ont d’abord cassé le magasin de Moussa Chérif où ils ont pris des machettes pour poursuivre leur opération de pillage et de destruction de nos biens. C’était prémédité ! Et cela a été dit avant les faits», explose-t-il. « Nous avons regretté ces propos haineux ainsi que les violences survenues », concède le chef central, Mimpo Pierre, appelant à sortir de la logique des récriminations pour faciliter la reconstruction commune du tissu social en lambeaux. « On ne sort pas de la crise avec à la bouche des récriminations et la rancœur. De nos parents, nous avons hérité la cohésion sociale. Ici, on ne savait pas qui était Dan et qui était Malinké. On est si mélangés. Vous avez des Malinké qui parlent mieux Yacouba que le Dan lui-même. C’était cela Bin-Houyé et c’est à cela que nous devons revenir. Nous devons mutualiser nos forces pour reconstruire le tissu social. C’est ce qui importe aujourd’hui », recommande le chef traditionnel. Mais, ce message reste inaudible au niveau des victimes de l’incendie du marché.

Plaidoyer pour la justice et la sécurité

Ces sinistrés ne décolèrent pas. Karamoko Doukouré est de ceux-là. Au milieu de ce qui reste de son magasin de dépôt, qui alimentait 90% des commerces de la ville et alentours, l’infortuné gérant peine à retenir ses larmes. « C’était le seul magasin grossiste de Bin-Houyé. Savons, huile, riz et autres articles, tout a été emporté. Mais, les gens ne se sont pas arrêtés au pillage des biens. Ils ont mis le feu », expose-t-il. « Vous voyez vous-même le résultat de leur furie. Qu’avons-nous à voir avec un accident survenu d’ailleurs dans un village dont le chauffeur du véhicule n’est pas Ivoirien ni Malinké ? En quoi sommes-nous coupables de cet accident qu’il a causé pour en payer le lourd tribut comme c’est le cas ? », interroge-t-il pendant que des larmes mouillent son visage contrit. « Pourquoi les gens s’en sont-ils pris à nos biens ? », veut également comprendre Aliou Bah, président des commerçants ambulants. « Nous avons tout perdu. La situation a mis directement à la rue et dans le dénuement 87commerçants et une centaine de nos mamans et sœurs», se désole-t-il. Comme le gérant de l’unique magasin de dépôt parti en fumée, Matingué Sylla (37 ans), commerçante de pagnes, telle une Madelaine, passe ses journées à pleurer. « Ma fille n’arrête pas de pleurer depuis ce jour de triste mémoire. Elle venait de passer une nouvelle commande de pagnes. La marchandise de plus de 10 millions F cfa a été livrée dans le magasin seulement le samedi 30 mars 2019. Le lendemain, des gens, pour une affaire d’accident dans un village, sont venus y mettre le feu. Tout son investissement est parti dans cette crise. Depuis lors, elle ne fait que pleurer », fait savoir sa mère, Mawa Doukouré, réclamant justice en vue d’obtenir réparation du préjudice subi. « Les gens ont tout perdu. Ce n’est pas nous seulement. Plus de 100 femmes qui vivaient du commerce dans ce marché se retrouvent sans activité, sans marchandises et sans fonds. La justice s’impose. Elle permettra aux victimes, non seulement d’obtenir réparation, mais aussi et surtout d’éviter de se faire justice. Le seul moyen, c’est que les auteurs et commanditaires de ces violences soient recherchés, arrêtés et jugés. C’est le meilleur moyen pour éviter la répétition de tels faits», plaide la septuagénaire. « Dès que la justice va commencer à faire parler d’elle, ceux qui ont nos biens chez eux, vont se précipiter pour les restituer. D’ailleurs, les pillards, on les connaît. Les commanditaires des violences aussi. Les victimes d’hier peuvent être les bourreaux de demain. On ne s’inscrit pas dans cette logique.C’est pour cela d’ailleurs que nous n’avons violenté aucun des 7 pillards pris et désarmés. Nous les avons remis à la gendarmerie. Le lendemain, ils ont été libérés. Et ceux-là qui vivent avec nous ici, nous narguent. Le mauvais message serait que la justice laisse chacun se faire justice. Ce faisant, on restera dans la logique de la vengeance perpétuelle », interpelle Abdoulaye Touré. Toutes ces victimes appellent les autorités compétentes à donner une suite judiciaire à l’affaire, mais aussi à sécuriser la localité frontalière en la dotant d’un commissariat de police ou d’une brigade de gendarmerie. « Nous sommes mélangés ici et cette crise me dérange. A dire vrai, elle est le fruit du vide sécuritaire sur place. Nous sommes à 3 km de la frontière du Libéria. Et nous n’avons pour notre sécurité que 3 gendarmes sans arme. Si nous avions des forces de l’ordre équipées, les violences ne seraient pas allées aussi loin», se convainc C.Guéi, cadre du village à la retraite, ajoutant que seule la fermeté de l'État peut arrêter la spirale de la vendetta. « Le gouvernement doit faire régner l'autorité de l'État de sorte que ceux qui commettent une infraction soient traduits devant la justice. C'est après cela que l'on pourra, parallèlement, prendre des mesures de concertation visant à ramener la paix et la cohésion sociale. Sinon, si on reconstruit le tissu déchiré sur une base fausse, on court le risque de retomber dans une autre crise ou dans une crise similaire ailleurs», prévient-il, appelant de tous ses vœux à la fin de « l’Etat-rebelle » pour que dans tous les camps, force reste à la loi. Aude Assita

Konaté, Envoyée spéciale

LAISSER UN COMMENTAIRE

Your email address will not be published. Required fields are marked *

HTML restreint

  • Balises HTML autorisées : <a href hreflang> <em> <strong> <cite> <blockquote cite> <code> <ul type> <ol start type> <li> <dl> <dt> <dd> <h2 id> <h3 id> <h4 id> <h5 id> <h6 id>
  • Les lignes et les paragraphes vont à la ligne automatiquement.
  • Les adresses de pages web et les adresses courriel se transforment en liens automatiquement.