Ceux qui s’étaient donné tant de mal pour faire gober l’idée que l’ivoirité prônée par Henri Konan Bédié, dans les années 90 n’avait qu’une dimension culturelle, doivent être aujourd’hui gênés aux entournures. Tout penauds, après les propos clairement xénophobes tenus par le président du Pdci-Rda, le 5 mai 2019, à l’occasion d’une rencontre avec des militants de son parti à Daoukro. En effet, voilà que l’homme est surpris en train de tenir un discours tribaliste voire xénophobe, lui dont on disait les bonnes intentions dévoyées par des adversaires politiques, qui ont tôt fait de discréditer son « noble » concept de l’ivoirité.

A la vérité, l’homme n’a guère changé. 20 ans après avoir été chassé du pouvoir suite à un coup d’Etat consécutif aux tensions sociopolitiques engendrées par des discours ivoiritaires, Bédié semble être resté fidèle au fond idéologique de ce concept. Par ses récents propos, qui affolent la toile depuis quelques jours, il fait, en effet, mentir ceux qui s’étaient laissés convaincre qu’il s’était assagi au fil des années. Que nenni !

Recevant ses partisans à sa résidence, il avait notamment lâché : « Je parlerai de faits troublants. D’abord, les conflits intercommunautaires, ensuite ce que recouvre l’orpaillage clandestin, puisqu’on fait venir des étrangers armés qui sont stationnés maintenant dans beaucoup de villages. S’ils sont armés, c’est pour servir à quoi ? Il faut plutôt que nous soyons simplement conscients, car le moment venu, nous agirons pour empêcher un hold-up sur la Côte d’Ivoire sous le couvert de l’orpaillage ». Poursuivant, le président du Pdci a renchéri : « Nous avons fait venir des étrangers dans les plantations de café et de cacao et ensuite les gens se sont installés et aujourd’hui ils agressent nos planteurs ivoiriens et disputent la propriété des terres(…) Il faut que nous réagissions pour que les Ivoiriens ne soient pas des étrangers chez eux ». Des propos pour le moins graves en ce qu’ils incitent à la haine de l’étranger, à la haine de l’autre tout court.

Incitation à la violence

Par de tels propos, l’octogénaire de Daoukro dévoile les motivations qui l’avaient amené à sortir de son chapeau l’odieux concept de l’ivoirité, il y a plus de 20 ans. A ceux qui avaient entrepris de noyer le poisson à l’époque, il se révèle aujourd’hui tel qu’il a toujours été : un ivoiritaire, dont le projet politique se limite à la haine de l’étranger. On se souvient, en effet, que c’est en surfant sur cette « arme » politique dans les années 90 que Bédié a réussi à braquer les Ivoiriens les uns contre les autres, instaurant un climat politique délétère. Qui a plongé le pays dans la spirale de violence, dont la rébellion de 2002 n’aura été que l’ultime avatar. Voilà qu’il embouche aujourd’hui la même trompette avec le risque d’en arriver à la même tragédie. N’est-ce pas que les mêmes causes produisent les mêmes effets ?

En réveillant les vieux démons, Bédié fait courir au pays le même danger qui a conduit à la déflagration de 2002. Ses propos, comme un venin sournoisement distillé dans les esprits, sont de nature à monter les nationaux contre les non-nationaux et même à dresser les citoyens de ce pays les uns contre les autres. De fait, il exhorte clairement les nationaux à un soulèvement contre ceux qu’il appelle étranger. « Il faut plutôt que nous soyons simplement conscients, car le moment venu, nous agirons pour empêcher un hold-up sur la Côte d’Ivoire… », soutient-il. Et de réitérer son appel à l’action en ces termes : « Il faut que nous réagissions pour que les Ivoiriens ne soient pas des étrangers chez eux ». Comment s’étonner de l’incidence de tels propos sur les conflits intercommunautaires ou d’origine tribale, qui surviennent depuis quelque temps ou qui surviendront demain ?

2020 en point de mire

En effet, revenant sur les causes des récents affrontements intercommunautaires de Béoumi, un habitant interrogé par un journaliste sur place, quelques jours après, confiait : « Pendant la campagne des municipales ici, le discours de mobilisation tenu dans les villages avait un fond xénophobe et ethno-tribal. Le candidat Pdci, qui a été élu, n’a pas fait campagne dans les quartiers dits  dioula. Et dans les villages baoulé où il passait, on disait aux populations que les dioulas veulent prendre le pouvoir politique pour les chasser(…) au point qu’aujourd’hui, nous les allogènes sommes considérés à tort comme les auteurs de tous les malheurs des autochtones, au prétexte qu’on leur aurait tout pris. C’est ce discours de campagne politique qui nous a entraînés 

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On aurait mis en doute ce témoignage si les propos tenus par Bédié le 5 mai dernier à Daoukro, ne venaient pas le conforter.

C’est dire si cette dérive verbale du leader du parti septuagénaire peut conduire à une spirale de la violence, surtout à l’approche de l’élection présidentielle de 2020. D’ailleurs, les déclarations tribales du président du Pdci apparaissent, en certains aspects, comme un discours de précampagne. « Nous dénoncerons aussi d’autres qu’on fait venir(…) Les gens rentrent, on leur fait faire des papiers, ils ressortent. Certains repartent, d’autres restent. Et tout cela, il n’y a aucun doute, c’est pour venir fausser les élections de 2020… », a en effet soutenu Bédié. Les élections de 2020, le mot est lâché !

Aussi ces propos à relent électoraliste ont-ils provoqué l’ire du gouvernement, lequel a condamné fermement cette sortie de Bédié. « Des propos d’une extrême gravité, appelant à la haine de l’étranger sont de nature à mettre en péril, au-delà de la paix et de la cohésion sociale, l’unité nationale et la stabilité du pays », a-t-il dénoncé le porte-parole du gouvernement, Sidi Touré, le samedi 8 juin 2019. Puis d’indexer directement le président du Pdci en rappelant les années sombres du temps de l’ivoirité. « Le gouvernement tient à rappeler que l’instrumentalisation de la haine de l’étranger par le président Bédié et les dérives qui en ont résulté, ont été à la base des différentes crises que notre pays a connues depuis le décès du président Félix Houphouët Boigny en décembre 93 », a poursuivi le porte-parole du gouvernement.

A la suite du gouvernement, le parti au pouvoir, le Rassemblement des Houphouétsites pour la démocratie et la paix( Rhdp), a lui aussi fustigé les propos du président du Pdci : « Ces propos de M. Henri Konan Bédié, ancien président de la République, viennent confirmer que le président du Pdci- Rda n’a tiré aucun enseignement de la grave et profonde crise que les Ivoiriens ont traversée et dont ils portent encore les séquelles et traumatismes… ». Puis le porte-parole de ce parti, Kobenan Adjoumani, de pointer un doigt accusateur sur Bédié et les cadres de son parti, relativement aux récents affrontements intercommunautaires qui ont balafré le pays. « Ces propos viennent ainsi établir sa responsabilité ainsi que celle des cadres précités dans les événements malheureux survenus dans certaines localités du pays comme ce fut le cas récemment à Béoumi », a-t-il lancé comme une mise en garde.

Nadia YORO

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