23 ans après, l’ivoirité a refait surface. Cet odieux concept renaît de ses cendres par la bouche même du Sphinx de Daoukro, qui l’avait projeté au devant de la scène politique au début des années 90. A l’époque et jusqu’à ce jour encore, il s’en trouve pour soutenir que l’ivoirité n’est qu’un concept culturel qui a été dévoyé par ses contempteurs à des fins politiciennes. Pourtant, les intellectuels qui ont théorisé cette idéologie n’ont jamais nié qu’elle se veut un instrument de combat politique, orienté contre celui qui n’est pas Ivoirien c’est-à-dire l’étranger ou celui qui est ainsi taxé à des fins politiques.

Dans un essai, publié en octobre 1996 par les Presses universitaires de Côte d’Ivoire( Puci) et intitulé « L’ivoirité ou l’esprit du nouveau contrat social du président Henri Konan Bédié », des universitaires, membres de la Curdiphe( Cellule Universitaire de Recherche et de Diffusion des Idées et Action Politiques du Président Henri Konan Bédié) avaient déjà chargé ce vocable de contenus évocateurs. Le plus percutant d’entre eux, c’est sans conteste l’historien Jean-Noël Loukou, alors Directeur de cabinet du président de la République, du temps où Bédié était à la tête de l’Etat. Dans un article intitulé « De l’ivoirité » et figurant dans le chapitre « fondements théoriques de l’ivoirité », celui-ci met les pieds dans le plat, d’entrée. « L’ivoirité est, selon nous, une exigence de souveraineté… », commence-t-il par dire. Et de poursuivre : « Le peuple ivoirien doit d’abord affirmer sa souveraineté, son autorité face aux menaces de dépossession et d’assujettissement ; qu’il s’agisse de l’immigration ou du pouvoir économique et politique ». Puis il se fait plus explicite en indexant l’étranger comme celui contre qui est agitée l’idéologie de l’ivoirité.

À lire aussi : Attention Bédié réveille le discours ivoiritaire

« Plusieurs faits peuvent justifier l’inquiétude des Ivoiriens. C’est d’abord l’importance numérique des étrangers en Côte d’Ivoire. Cette importance est liée à un fort taux d’immigration et une forte natalité. Un tiers de la population totale, soit 4 millions de personnes selon les estimations officielles, est étrangère. Pour une croissance démographique de 3,8%, la part des étrangers est de 0,6%. A cette croissance naturelle s’ajoute une immigration forte et continue en provenance des pays africains limitrophes », dénonce celui qui est aujourd’hui le Secrétaire général de la Fondation Félix Houphouët Boigny pour la recherche de la paix. Puis l’historien d’ajouter : « Dans le même temps, les étrangers, qu’ils soient Africains, Levantins ou Européens, occupent une place prépondérante parfois hégémonique dans l’économie ivoirienne. Cette présence étrangère massive menace donc de rompre l’équilibre socio-économique du pays ». Comment, après de tels propos, oser soutenir que l’ivoirité n’est point un discours contre l’étranger, une incitation sinon à la haine de l’étranger, du moins à le regarder avec défiance désormais ?

« Ivoiriens de souche ou pré-Ivoiriens »

Toujours dans son exercice consistant à conceptualiser ce vocable, l’universitaire va soutenir que « le comment peut-on être Ivoirien( autrement dit l’ivoirité) traduit la revendication politique d’être chez soi ». Une revendication qui n’est pas sans rappeler le « On n’est chez nous », ce slogan fétiche de l’extrême droite française. Plus explicite, l’historien étaie sa pensée : « Faut-il le rappeler ? Les étrangers ouest-africains avaient jusqu’en 1994 le droit de vote, en vertu d’une disposition juridique transitoire qui n’avait que trop duré. Si cette participation étrangère ne portait pas vraiment à conséquence dans le cadre du parti unique où le vote n’avait pas d’enjeu véritable, elle changeait du tout au tout les choix dans le cadre d’élections pluralistes et concurrentielles. Le code électoral a réalisé un consensus sur cette question en supprimant le vote des étrangers ». On le voit bien, l’ivoirité au sens du Directeur de cabinet du président de la République d’alors, qui n’était autre que Bédié, visait à mettre hors jeu l’étranger. Elle était donc d’essence xénophobe.

Comme en témoignent ces autres contenus idéologiques du vocable qu’évoque le président de la Curdiphe, Benoît Sacanoud. Sous le titre « Le blanc manteau de l’ivoirité : polysémie du symbole et unicité du concept », l’universitaire a lui aussi clairement indiqué le projet que sous-tendait l’ivoirité. « Il est vrai à la fois que la Côte d’Ivoire appartient à tous ceux qui y vivent(…) et que, cependant, il est nécessaire d’apprendre à distinguer les Ivoiriens des non-nationaux », énonce-t-il, avant de se faire plus explicite. « De ce point de vue, poursuit-il, « l’ivoirité apparaît comme un système c’est-à-dire un ensemble de relations internes dont la cohérence suppose une fermeture. Oui, fermeture…fermeture et contrôle de nos frontières ; veiller à l’intégrité de son territoire n’est pas de la xénophobie. L’identification de soi suppose la différenciation de l’autre ».

À lire : Bédié prépare les esprits à de nouveaux affrontements

Pour sa part, feu Georges Niangoran-Bouah y est allé de ses arguments d’ethno-sociologue. Dans un article intitulé « les fondements socio-culturels de l’ivoirité », il s’est employé à montrer ce qu’il faut entendre par ivoirité. « L’ivoirité, écrit-il, c’est l’ensemble des données socio-historiques, géographiques et linguistiques qui permettent de dire qu’un individu est citoyen de Côte d’Ivoire ou ivoirien ». Puis l’ethno-sociologue d’en déduire que « l’individu qui revendique son ivoirité est supposé avoir pour pays la Côte d’ivoire, né de parents ivoiriens appartenant à l’une des ethnies autochtones de la Côte d’ivoire ». Cette définition de l’Ivoirien entre, évidemment, en collision avec le code de la nationalité ivoirienne, qui énonce qui est Ivoirien. Elle ne prend pas en compte les naturalisés ni ceux devenus ivoiriens par les liens du mariage, etc. Par la suite, Niangoran-Bouah y est allé de sa théorie sur les « Ivoiriens de souche ou pré-Ivoiriens ou ancêtres des Ivoiriens », baptisés ainsi parce que, selon lui, ceux-là étaient « déjà en place avant la naissance juridique de la colonie ». Il cite, au nombre de ces autochtones, « les Dio ou diola de Touba ». Avec lui, l’ivoirité tend à distinguer les Ivoiriens dits de souche de ceux qui ne le sont pas et mieux, de ceux qui ne sauraient prétendre être Ivoiriens parce que leurs parents « n’appartiennent pas à l’une des ethnies autochtones de la Côte d’Ivoire ».

Bien qu’ayant participé lui aussi aux travaux de la Curdiphe, l’homme des lettres, Léonard Kodjo, semblait prendre ses distances du contenu dont ses pairs entendaient charger le concept de l’ivoirité. Dans un article intitulé « Entre cosmopolitisme et nationalisme », il met au jour les entrailles idéologiques de l’ivoirité tout en donnant le sentiment de ne pas y adhérer. Pour bien faire voir les choses, il met en parallèle le rapport qu’Houphouët-Boigny entretenait avec les étrangers vivant en Côte d’Ivoire et celui que Bédié entendait désormais établir avec eux. L’universitaire commence par souligner que l’un prônait la « citoyenneté universelle » tandis que l’autre( Bédié) était pour la « citoyenneté nationale ». D’où le discours sur l’authenticité ivoirienne à la Mobutu dont Bédié se voulait et veut encore le chantre. Pour Léonard Kodjo, « ce discours sur l’authenticité n’est, au total, qu’une manipulation politique ».

Jean Bonin, juriste, detruit les thèses de Bédié

Et l’homme de lettres de développer sa pensée. « Que disent nos défenseurs de l’authenticité ? Pour eux, le combat politique de l’heure est ce qu’ils appellent l’ivoirité. Mais, définissant mal l’objet qu’ils croient avoir créé, ils en font un outil d’exclusion », relève-t-il. Pour lui, en effet, « cette ivoirité, qui se veut une défense et une illustration de l’Ivoirien authentique, n’est pas autre chose qu’un nationalisme spartiate ou, si l’on préfère, un « mobutisme ». Ce nationalisme spartiate est une réponse inappropriée à ce qui est considéré comme une agression politique, car il transfère(…) un débat politique sur le champ culturel, dans l’espoir de discréditer des adversaires qu’on imagine plus puissants qu’ils ne sont… ». Au final, l’ivoirité telle que pensée par ses promoteurs était loin de n’avoir qu’un enjeu culturel, elle était aussi une idéologie conçue comme une arme de combat politique.

Nadia YORO

COMMENTS

  • Abdul baber (non vérifié) 12.12.2019, 12:26 pm

    MERCI POUR CETTE CONTRIBUTION

  • Stevodog (non vérifié) 12.12.2019, 12:26 pm

    Cheapest Synthroid No Prescription Viagra A Buen Precio Doxycycline Canada No Script viagra Man Last Longer Achat Cialis Pharmacie Stendra Medicine Louisville

LAISSER UN COMMENTAIRE

Your email address will not be published. Required fields are marked *

HTML restreint

  • Balises HTML autorisées : <a href hreflang> <em> <strong> <cite> <blockquote cite> <code> <ul type> <ol start type> <li> <dl> <dt> <dd> <h2 id> <h3 id> <h4 id> <h5 id> <h6 id>
  • Les lignes et les paragraphes vont à la ligne automatiquement.
  • Les adresses de pages web et les adresses courriel se transforment en liens automatiquement.