Saint Tra Bi fait des révélations explosives

Saint Tra Bi Goore Bi  est journaliste à Fraternité Matin. Correspondant de ce journal à l'Ouest de la Côte d’Ivoire, il a vécu tous les conflits dans cette zone. Fin connaisseur de cette région où il y a eu les conflits les plus meurtriers de la crise ivoirienne, Tra Bi a sorti une œuvre écrite dans laquelle il revient sur les affrontements de Duékoué. Il y a fait de grosses révélations. Dans cet entretien, il parle de son livre et fait découvrir ce qui s’est réellement passé à Duékoué.

Pourquoi avez-vous décidé de sortir une œuvre sur le drame de Duékoué

J'ai décidé de rompre le silence pour éviter de devenir le complice d'un silence coupable. Vous savez, quand vous portez un lourd bagage pendant longtemps, il faut savoir s'arrêter et le présenter aux parents...Les discours que j'entends sur les évènements de Duékoué me font peur à moins de deux ans des élections présidentielles de 2020. Il s'agit également pour moi de dire aux hommes politiques de penser à l'impact de leurs discours sur le terrain.

Dans votre œuvre, vous annoncez 266 morts issus de toutes les communautés locales au lieu de 800 morts pour la seule communauté Guéré. D'où tirez-vous vos chiffres ?

Quand vous survivez à une telle crise, à un moment donné, vous êtes obligé de parler. J’estime que Dieu m’a épargné pour rendre témoignage. Je savais très bien que la guerre des chiffres allait avoir lieu. Juste après la crise post-électorale et pendant que les corps étaient encore dans les rues, j'ai pris mon appareil photo numérique pour parcourir tous les quartiers. J’ai photographié et dénombré les morts au risque de ma vie. J'ai dénombré au total 266 corps sans vie de mon domicile jusqu'au quartier Carrefour. J'ai pris le soin de les photographier. C'était un travail très difficile parce que les corps étaient en état de putréfaction. C'était horrible...Il n'y a jamais eu 800 morts dans la ville de Duékoué.

Vos chiffres remettent en cause les chiffres avancés. Comment expliquez-vous les 800 morts annoncés ?

Les évènements de mars 2011 sont la conséquence des affrontements intercommunautaires de janvier 2011 dans cette ville. Plus de 37 personnes ont été tuées au cours des affrontements du 3, 4 et 5 janvier 2011. Aucune initiative sérieuse n’a été prise pour réconcilier les deux camps (Malinkés et Wê). Ces conflits se sont prolongés pendant les affrontements militaires. Des gens ont certes été tués en masse à Duékoué, mais il n'y a pas eu 800 morts. En ce qui concerne ce chiffre de 800 morts, j'explique dans le livre les conditions dans lesquelles ils ont été donnés. Les responsables du Comité international de la Croix Rouge (CICR) ont été induits en erreur. Venus s'imprégner de la situation après l’occupation de la ville par les Forces républicaines de Côte d’Ivoire (FRCI), ils se sont entendu dire qu’il y a eu 800 morts. Celui qui a donné ces chiffres m'a clairement dit qu'il cherchait à décourager les soutiens du président Ouattara en pleine crise post-électorale. Cette personne a également essayé de tromper le correspondant de TV5 à l’époque, Ange Herman Gnanih, venu à Duékoué en reportage. C'était de bonne guerre et chacun utilisait les moyens à sa disposition. J'ai assisté à l'enterrement des morts avec le père Cyprien de la mission catholique. J'ai compté 198 corps dans les trois fosses communes creusées par les casques bleus Marocains. Mon frère Bla bi, adjudant de police y a été enterré en compagnie de nombreuses connaissances.

Vous dites avoir écrit cette œuvre pour réconcilier les Ivoiriens. Pensez-vous pouvoir atteindre vos objectifs avec ces révélations ?

En travaillant sur le terrain, j'ai compris combien de fois la vérité peut contribuer à la réconciliation parce qu’à l'Ouest, j'ai constaté que les gens aiment s'auto-victimiser sans dire ce qu'ils ont fait. J'ai décidé de révéler tous les faits pour répondre aux nombreuses questions que les gens se posent sur les évènements de Duékoué en particulier et de l'Ouest en général. Chacun pourra se mettre en cause et demander pardon à son voisin. Le livre nous montre que nous avions failli, nous les habitants de Duékoué....Je pense donc atteindre l’objectif que je me suis fixé. J'irai montrer aux habitants de Duékoué les images de la crise et leur demander de faire attention aux discours qui nous ont divisés.

En tant que journaliste et spécialiste des questions de l'Ouest, vous êtes sans savoir que c'est une région confrontée à d'énormes difficultés, notamment la circulation des armes, les problèmes fonciers. Que faut-il faire pour pacifier définitivement la zone? 

Seule la vérité peut sauver l'Ouest parce que le mensonge est la chose la plus partagée dans cette belle région qui m'a tout donné. Concernant le foncier, il faut déjà interdire les ventes de terres qui sont encouragées par des chefs de village. Ceux-ci prélèvent 10 % sur les ventes de parcelles sans au préalable mener une enquête. Les décisions rendues dans le règlement des conflits fonciers par les autorités administratives ne sont pas suivies par les juges. Un truand peut jeter à la poubelle une décision d'une autorité administrative et saisir la justice et gagner le procès. Les autorités administratives doivent travailler de concert avec la justice pour régler les conflits fonciers. En ce qui concerne la circulation des armes, j'ai ma solution après avoir parcouru toute la région jusqu'au Liberia, que je mettrai bientôt à la disposition des autorités.

Nous savons qu'il y avait une forte communauté ivoirienne au Liberia suite à la crise post-électorale. Avec les efforts qui ont été faits, sont-elles toutes revenues ou existe-t-il encore de nombreuses personnes à l’extérieur ?

Beaucoup de réfugiés sont rentrés au pays après l'appel du président Alassane Ouattara à Zwedru en septembre 2013. Après le passage du président Alassane Ouattara, suite à mon reportage dans le camp de réfugiés de PTP, plus de 25 militaires qui vivaient dans des conditions très difficiles sont rentrés au pays et ont repris service. Il faut rappeler que beaucoup d'ivoiriens encore réfugiés ne le sont pas pour des questions de sécurité en Côte d'Ivoire mais pour diverses raisons. Certains viennent faire des courses en Côte d'Ivoire et retournent au Liberia où ils ont décidé de s'installer définitivement. D'autres attendent des convois organisés par des agences du système des nations unies pour bénéficier des mesures d'accompagnement. Il faut retenir qu'aujourd'hui, dans le camp de réfugiés de PTP à Zwedru, il n'y a plus que des ivoiriens anonymes qui y sont. Des gens qui, pour la plupart, ne sont nullement pas concernés par les crises passées. C'est-à-dire des gens qui n'ont pas joué un rôle particulier pendant la crise. Il n'y a pas que les morts pendant la crise post-électorale.

Il y a aussi l'affaire du camp des Nations unies saccagé à Nahibly. Qu'en savez-vous?

Nahibly est le tome 2 de mon œuvre parce que les faits qui s'y sont déroulés sont très très grave. On doit expliquer aux Ivoiriens que la manipulation est une arme de destruction massive. Ceux qui ont attaqué Nahibly ou avaient trouvé refuge les pauvres déplacés ne savent pas jusqu'à aujourd'hui qu'ils ont été manipulés par deux personnes pour attaquer ce camp afin de régler des comptes à une dizaine de jeunes réfugiés au sein dudit camp...Je m'arrête là...Merci.

Entretien réalisé par Reine MELEDJE

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